Le CUB

Le Club utilisateurs des données de la BnF : un espace d'échange, de collaboration et d'innovation autour des données bibliographiques de la Bibliothèque nationale de France.

Retour sur le congrès annuel de l’IFLA 2026 à Busan : métadonnées, IA et transformation des bibliothèques

Du 10 au 13 août 2026, plus de 3 000 professionnels des bibliothèques et de l’information venus du monde entier se sont retrouvés à Busan, en République de Corée, pour le 90e World Library and Information Congress (WLIC) de l’IFLA. Avec 3 191 participants représentant 111 pays et territoires et plus de 200 sessions, cette édition a offert un riche panorama des transformations qui traversent aujourd’hui les bibliothèques dans une période où formats historiques, graphes de connaissances, données ouvertes, IA et nouvelles contraintes d’infrastructure coexistent. Plus que jamais, l’enjeu est avant tout de déterminer quelles métadonnées, quelles architectures et quelles règles d’accès permettront de construire des services d’information ouverts, interopérables et dignes de confiance.

Pour les professionnels des systèmes d’information, des données et des métadonnées, plusieurs sujets ont occupé une place particulièrement visible : évolution des modèles de catalogage, données liées et modèles entité-relation, ouverture et réutilisation des métadonnées, intelligence artificielle, nouveaux usages automatisés des données des bibliothèques, mais aussi cybersécurité et maîtrise des robots d’indexation.

L’IFLA, une organisation internationale au service des bibliothèques

Fondée en 1927, l’International Federation of Library Associations and Institutions (IFLA) est la principale organisation internationale représentant les bibliothèques, les associations professionnelles et les services d’information. Organisation internationale non gouvernementale et à but non lucratif, elle se définit comme la « voix mondiale des bibliothèques ». Elle intervient aussi bien dans la représentation du secteur auprès d’organisations internationales que dans la production de normes, de recommandations et de bonnes pratiques professionnelles.

Les métadonnées bibliographiques constituent historiquement l’un de ses champs d’activité majeurs. L’IFLA porte ou accompagne notamment des travaux sur le modèle IFLA LRM, l’ISBD, l’UNIMARC, les principes de catalogage, l’indexation matière ou encore l’interopérabilité des données.

Le WLIC constitue chaque année la principale occasion de réunir cette communauté professionnelle internationale. Il permet à la fois de partager des retours d’expérience, de présenter les évolutions des standards et de confronter les pratiques de bibliothèques travaillant dans des contextes institutionnels, techniques et économiques très différents. L’IFLA le décrit comme son principal rendez-vous international pour contribuer à définir l’agenda de la profession.

« Libraries Powering Transformation »

Le thème retenu en 2026 était « Libraries Powering Transformation », que l’on pourrait traduire par « Les bibliothèques, moteurs de transformation ». Il faisait directement écho à la stratégie 2024-2029 de l’IFLA et à sa vision de « futurs durables pour tous grâce au savoir et à l’information ».

Trois grands axes permettaient de décliner cette thématique : transformer les bibliothèques, en faisant évoluer leurs services, leurs espaces et leurs stratégies ; transformer les vies, en s’intéressant à l’impact social, éducatif et culturel des bibliothèques ; et transformer le paysage de l’information, autour de l’accès au savoir, de la confiance, de la sécurité, de la science ouverte et, bien entendu, de l’intelligence artificielle.

C’est principalement dans ce troisième axe que s’inscrivaient les sessions consacrées aux systèmes d’information et aux métadonnées. Un constat revenait fréquemment : il ne s’agit plus seulement pour les bibliothèques de produire des notices pour alimenter leurs catalogues. Leurs données circulent désormais entre de nombreux systèmes, sont exposées sur le Web, réutilisées par des services extérieurs et, de plus en plus, exploitées à grande échelle par des systèmes d’intelligence artificielle.

Préparer les données bibliographiques de demain

La session « Future-ready data: transformative approaches to cataloguing » était probablement l’une des plus directement liées aux évolutions actuelles du catalogage. Organisée par la section Catalogage, la section Subject Analysis and Access et le Comité des normes, elle abordait notamment les données liées, les implémentations de BIBFRAME, l’automatisation de la production des métadonnées et leur utilisation croissante par les systèmes d’IA.

Le titre de la session résume bien le changement de perspective : il ne s’agit plus uniquement de moderniser un format de catalogage, mais de produire des données capables de rester utilisables dans des environnements futurs. L’interopérabilité devient donc déterminante. Une décision prise par une grande bibliothèque nationale, un réseau ou un fournisseur de SIGB peut avoir des conséquences sur tous les établissements qui importent, échangent ou enrichissent ses données.

La session mettait également en évidence la coexistence de plusieurs trajectoires. Certaines institutions font évoluer leurs données vers des modèles liés ou des graphes de connaissances ; d’autres mettent en œuvre BIBFRAME ; d’autres encore cherchent à faire évoluer leurs formats MARC tout en conservant leurs infrastructures et leurs chaînes de traitement. Cette diversité est sans doute appelée à durer : la transition bibliographique apparaît moins comme le remplacement instantané d’un modèle par un autre que comme la construction progressive de passerelles entre plusieurs écosystèmes.

Les métadonnées, infrastructure de la connaissance ouverte

La session « Metadata for Open Knowledge: Pushing Boundaries, Transforming Access », organisée conjointement par les groupes de l’IFLA travaillant sur la science ouverte, la bibliographie, le catalogage et les publications en série, proposait une autre façon d’aborder les mêmes enjeux.

Son point de départ était simple : sans métadonnées de qualité, le savoir ouvert reste difficile à découvrir, à relier et à réutiliser. Les métadonnées sont donc une véritable infrastructure du savoir ouvert. Elles assurent la découvrabilité des ressources, mais aussi leur interopérabilité entre institutions, disciplines et pays.

Les questions abordées dépassaient ainsi largement la notice bibliographique traditionnelle : identifiants pérennes tels que DOI, ORCID ou ISNI, vocabulaires contrôlés, fichiers d’autorité, graphes de connaissances, linked open data, ontologies, intégration des métadonnées de recherche et recours à l’intelligence artificielle. Une présentation d’ORCID insistait par exemple sur la nécessité d’associer à l’ouverture des données des mécanismes permettant d’en apprécier la provenance et le niveau de confiance.

Ce rapprochement entre science ouverte, données bibliographiques et infrastructures de recherche est particulièrement intéressant. Il suggère que l’expertise historique des bibliothèques en matière de normalisation, d’identifiants, d’autorités et de qualité des données retrouve aujourd’hui une nouvelle pertinence dans les environnements numériques distribués.

Indexer, c’est aussi rendre visible

Les transformations ne sont pas uniquement techniques. La session « Access Reclaimed: Defending Open Knowledge and Underrepresented Perspectives through Subject Cataloguing » a rappelé que les choix de description et d’indexation déterminent également ce qui peut être trouvé — et ce qui risque de rester invisible.

Les systèmes d’organisation des connaissances, thésaurus, classifications et vocabulaires contrôlés doivent évoluer avec les connaissances scientifiques, les langues et les sociétés. Mais cette évolution soulève des questions complexes : biais dans les vocabulaires, représentation de communautés historiquement sous-représentées, évolution de terminologies devenues contestées, tensions entre visibilité et protection de certains publics, mais aussi influence croissante des traitements algorithmiques et de l’IA sur l’accès thématique.

Le compte rendu du congrès souligne ainsi la responsabilité des bibliothèques dans la construction de systèmes de description permettant à chacun de trouver les connaissances dont il a besoin et de se reconnaître dans les collections.

Cette session rappelait utilement que l’indexation matière n’est jamais une couche secondaire des SI : elle participe directement aux mécanismes de découverte, de visibilité et d’accès au savoir.

Quand les robots viennent chercher les collections

Autre sujet particulièrement actuel : le crawling massif des collections par les robots et les systèmes d’IA. La session consacrée au Collection Crawling confrontait plusieurs institutions à un problème devenu très concret : des métadonnées et collections volontairement ouvertes peuvent être interrogées à une telle fréquence par des robots qu’elles finissent par mettre en difficulté les infrastructures qui les rendent accessibles. La question figurait d’ailleurs parmi les sujets mis en avant par l’IFLA dès l’annonce du programme.

Le cas présenté par Ulrike Junger pour la Deutsche Nationalbibliothek était particulièrement éclairant. Des ressources de grande qualité proposées librement — métadonnées bibliographiques, données d’autorité ou objets numériques — deviennent naturellement des cibles intéressantes pour l’entraînement ou l’alimentation de systèmes d’IA. Le problème n’est donc pas nécessairement l’usage des données lui-même, mais la charge produite par des volumes très élevés de requêtes automatisées.

Le simple blocage d’adresses IP se révèle insatisfaisant, car il peut également exclure des utilisateurs légitimes. Parmi les solutions expérimentées figurent donc des mécanismes de filtrage adaptés aux interfaces destinées aux humains et, pour les API, des limitations du nombre de requêtes sur une période donnée. Ces dispositifs doivent cependant être ajustés et surveillés pour éviter des effets secondaires sur les usages légitimes.

Le débat est révélateur d’un changement profond. Pendant longtemps, l’enjeu des bibliothèques numériques était principalement de rendre leurs données visibles et réutilisables. Désormais, elles doivent également organiser les conditions techniques de cette réutilisation. Une piste évoquée consiste à distinguer davantage l’accès transactionnel aux services de la fourniture de jeux complets de données, afin d’éviter que des robots ne reconstruisent par des millions de requêtes ce que l’institution pourrait fournir sous la forme d’un corpus ou d’un dump.

La question dépasse largement la protection technique des serveurs : elle conduit à réfléchir à de nouvelles politiques d’accès, à la place des API, aux licences, aux règles destinées aux robots et aux relations à construire avec les acteurs de l’intelligence artificielle.

Cybersécurité : la confiance devient une composante du SI documentaire

La section Information Technology consacrait par ailleurs une session à la cybersécurité dans les bibliothèques. Là encore, le sujet était présenté non comme une contrainte extérieure à la transformation numérique, mais comme une de ses conditions.

Authentification renforcée, gestion des mots de passe, protection des données personnelles, adaptation aux nouvelles menaces, formation des personnels et des usagers ou encore conséquences de l’IA sur les attaques et les dispositifs de défense figuraient parmi les thèmes proposés.

Le rapprochement entre cybersécurité et métadonnées mérite d’être souligné. Un SI documentaire ne doit plus seulement garantir que les données sont correctement structurées et accessibles : il doit aussi assurer leur intégrité, leur authenticité, leur disponibilité et leur provenance. La confiance devient ainsi progressivement une propriété à part entière des infrastructures documentaires.

Intermarc NG : faire entrer le modèle entité-relation dans un environnement MARC

La France était directement présente dans ces discussions sur l’évolution des standards. La session « A Standards Smorgasbord: Transforming through Standards » a été l’occasion de présenter le format Intermarc NG nouvellement mis en œuvre à la Bibliothèque nationale de France, qui illustre une stratégie d’évolution d’un format MARC (en l’occurrence, Intermarc) afin d’y représenter explicitement le modèle entité-relation d’IFLA LRM, ainsi que les nouvelles règles françaises de catalogage RDA-FR, et permettre une exposition facile et sans perte de données en RDF.

Cette approche présente un intérêt particulier pour les bibliothèques encore fortement intégrées à des chaînes MARC. Elle montre qu’il est possible de faire évoluer le modèle conceptuel des données tout en préservant certains mécanismes familiers de structuration et d’échange. La question de la réversibilité est également centrale : la BnF continue notamment de fournir des données en formats traditionnels Intermarc et UNIMARC grâce à des conversions réalisées à partir des données entité-relation produites dans Noemi.

Une transformation qui dépasse largement l’intelligence artificielle

Il aurait été difficile de parcourir le programme du WLIC 2026 sans rencontrer l’intelligence artificielle. Mais l’un des enseignements intéressants du congrès est précisément que l’IA n’apparaît presque jamais isolément.

Elle pose immédiatement des questions de qualité des données, de provenance, d’ouverture, de droit d’accès, de charge des infrastructures, de cybersécurité, d’éthique et d’organisation des connaissances. Les bibliothèques se retrouvent ainsi dans une situation paradoxale : leurs collections et leurs métadonnées sont particulièrement précieuses pour les nouveaux systèmes d’IA précisément parce qu’elles ont été produites, organisées et maintenues pendant des décennies selon des principes de normalisation et de qualité.

De ce point de vue, les débats de Busan invitent peut-être moins à opposer « ancien catalogage » et « nouvelles technologies » qu’à réinterroger ce que les compétences traditionnelles des bibliothèques peuvent apporter au nouvel environnement informationnel : données structurées, autorités, identifiants, interopérabilité, provenance, explicitation des règles et attention portée à la qualité.

La transformation est donc bien à double sens : les technologies transforment les bibliothèques, mais les bibliothèques disposent également de méthodes, de normes et d’une longue expérience de l’organisation du savoir qui peuvent contribuer à façonner ces technologies.

Pour aller plus loin

Cette sélection ne donne toutefois qu’un aperçu d’un programme beaucoup plus vaste. Le WLIC reste en effet un congrès couvrant toutes les dimensions du métier et du rôle des bibliothèques dans la société. Les sessions de Busan ont ainsi abordé la lecture et les différentes formes de littératie tout au long de la vie, l’évolution des bibliothèques publiques, universitaires et nationales, l’inclusion et l’accessibilité des services et des collections, ou encore la place des bibliothèques dans le dialogue entre les communautés. Une place importante était également accordée à la liberté intellectuelle et à l’accès à l’information, à la préservation des collections et du patrimoine culturel, notamment audiovisuel et oral, ainsi qu’aux réponses à apporter lorsque les bibliothèques et leurs collections sont menacées. La transition écologique constituait un autre thème transversal, depuis l’éducation aux enjeux climatiques jusqu’à l’impact environnemental des infrastructures numériques. Le congrès s’est enfin intéressé aux transformations des métiers, à la formation des professionnels, à la science ouverte, à la participation des communautés et, plus largement, à la manière dont les bibliothèques peuvent contribuer à des sociétés plus inclusives, résilientes et démocratiques.

Une partie des sessions du WLIC 2026, en particulier celles organisées dans l’auditorium, a été filmée. L’IFLA annonce avoir mis en ligne plus de 16 heures d’enregistrements. Les présentations et articles remis par les intervenants sont parallèlement déposés progressivement dans l’IFLA Repository.

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